La France de Sarkozy et le chaos malien
- Philippe Buffon

- il y a 11 heures
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Comment l'intervention en Libye, décidée à Paris sans plan d'après-guerre, a semé les germes d'une déstabilisation durable du Sahel.
ANALYSE · AVRIL 2026
Introduction : une responsabilité en cascade
La crise malienne qui a éclaté en 2012 — rébellion touarègue, coup d'État militaire, conquête djihadiste du nord du pays, puis intervention française en 2013 — n'est pas née de nulle part. Elle s'inscrit dans un enchaînement de causalités que de nombreux analystes, politiques et militaires ont tracé jusqu'à une décision prise à Paris au printemps 2011 : l'intervention armée en Libye sous l'impulsion du président Nicolas Sarkozy.
La question de la responsabilité française dans la déstabilisation du Mali est aujourd'hui documentée, débattue au Parlement britannique, évoquée par Emmanuel Macron lui-même, et portée devant la Cour pénale internationale par des associations africaines. Elle mérite un examen rigoureux, loin des passions politiciennes.
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I. Sarkozy, architecte de l'intervention libyenne
En mars 2011, la rébellion libyenne contre Kadhafi offre à Nicolas Sarkozy une occasion inespérée de jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale. La France devient le moteur de la coalition occidentale, devançant même les États-Unis et le Royaume-Uni dans l'enthousiasme guerrier.
Les parlementaires britanniques estiment que les véritables motivations de Nicolas Sarkozy étaient de servir les intérêts français et d'améliorer sa situation politique en France.— COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DU PARLEMENT BRITANNIQUE, RAPPORT 2016
En 2015, des courriels déclassifiés d'Hillary Clinton, alors secrétaire d'État américaine, révèlent une analyse de la CIA transmise à Washington, qui identifie cinq motivations derrière l'engagement de Sarkozy :
LES 5 MOTIVATIONS DE SARKOZY SELON LA CIA (MÉMO CLINTON, 2015)
Accéder à une plus grande part de la production de pétrole libyen
Accroître l'influence française en Afrique du Nord
Améliorer sa popularité politique intérieure en France
Offrir à l'armée française une chance de rétablir son prestige mondial
Contrer le projet de Kadhafi de supplanter le franc CFA par un dinar-or africain, menaçant l'influence monétaire française en Afrique de l'Ouest
La question du financement libyen de la campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy constitue un arrière-plan trouble. Selon des enquêtes de Mediapart, Kadhafi aurait versé jusqu'à 50 millions d'euros pour financer cette campagne. L'hypothèse que Sarkozy ait voulu éliminer ce témoin gênant en faisant tomber Kadhafi a été avancée, sans jamais être définitivement prouvée.
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II. Une intervention sans plan d'après-guerre
Le péché originel de l'opération Harmattan — nom français de l'intervention — n'est pas tant d'avoir renversé un dictateur que de l'avoir fait sans aucune stratégie pour le lendemain. La coalition a détruit un régime sans construire quoi que ce soit à la place.
L'opération française en Libye — aussi justifiée soit-elle sur le plan moral — aura eu pour conséquence de disloquer cet État et de métastaser le Sahel.— ANALYSE PUBLIÉE DANS SLATE.FR
Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense sous Hollande et qui héritera de cette crise, est lui-même sévère : la Libye de Kadhafi, avec tous ses défauts, exerçait un contrôle réel sur ses frontières et ses arsenaux. Ce contrôle a disparu du jour au lendemain.
Aucun effort sérieux de désarmement des milices n'a été entrepris après la chute du régime. Les immenses stocks d'armes de l'armée libyenne — missiles sol-air, lance-roquettes, véhicules blindés, armes légères par milliers — se sont retrouvés librement disponibles sur un marché noir saharien que personne n'a cherché à fermer.
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III. La chaîne causale vers le Mali
Le chemin de Paris au Mali passe par le désert libyen, et il est tracé avec une clarté troublante :
MARS–OCTOBRE 2011
L'opération Harmattan détruit les forces de Kadhafi. Les arsenaux libyens sont pillés. Entre 2 000 et 4 000 combattants touaregs maliens servant dans l'armée libyenne se retrouvent sans employeur, armés, et cherchent à rentrer au pays.
OCTOBRE–NOVEMBRE 2011
Le MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad) est fondé, en intégrant dès sa création les anciens soldats de retour de Libye et leurs armes. En janvier 2012, le mouvement revendique déjà 400 anciens soldats de Kadhafi dans ses rangs.
JANVIER–AVRIL 2012
Le MNLA lance l'offensive. L'armée malienne, démoralisée et mal équipée, s'effondre. Kidal, Gao, Tombouctou tombent les unes après les autres. En avril, les deux tiers du territoire malien sont hors du contrôle de Bamako.
MARS 2012
Un coup d'État militaire renverse le président Amadou Toumani Touré à Bamako — l'humiliation militaire ayant miné la légitimité du pouvoir civil. La junte aggrave le chaos institutionnel.
MI-2012
Les groupes islamistes (Ansar Dine, AQMI, MUJAO), profitant du vide, débordent et écrasent le MNLA laïc. Le nord devient un sanctuaire djihadiste.
JANVIER 2013
La France intervient militairement (opération Serval) pour stopper l'avancée islamiste vers Bamako. La France est désormais obligée de réparer, avec ses soldats, les conséquences de sa propre politique libyenne de 2011.
La boucle est bouclée : Sarkozy déclenche la crise en 2011, Hollande est contraint de l'éteindre en 2013. Le Mali paie le prix de décisions prises à des milliers de kilomètres de ses frontières.
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IV. Des voix qui accusent
La responsabilité française n'est pas une thèse marginale — elle est exprimée par des personnalités issues de milieux très différents.
Si Sarkozy n'avait pas joué les chefs de guerre dans ce pays, avec tout l'acharnement qu'on connaît, le Mali ne serait pas là.— AMINATA DRAMANE TRAORÉ, ANCIENNE MINISTRE DE LA CULTURE DU MALI, MARS 2012
La France a eu tort de faire la guerre de cette manière en Libye. Ces interventions ont eu pour résultat des États faillis dans lesquels prospèrent des groupes terroristes.— EMMANUEL MACRON, 2017
Sarkozy et l'OTAN savaient parfaitement ce qu'ils faisaient mais n'ont pas réfléchi aux conséquences d'une intervention dans les affaires d'un État quel que soit son régime.— YVES BONNET, ANCIEN DIRECTEUR DE LA DST (CONTRE-ESPIONNAGE FRANÇAIS)
En 2017, une quinzaine d'associations africaines ont même déposé une plainte devant la Cour pénale internationale contre Nicolas Sarkozy pour "crime de guerre et crime contre l'humanité", estimant que l'assassinat de Kadhafi avait eu des conséquences dramatiques et prévisibles sur les populations africaines.
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V. Les circonstances atténuantes
La crise touarègue au Mali, par ailleurs, avait des racines bien antérieures à 2011 : des rébellions récurrentes depuis 1962, une marginalisation économique chronique du Nord-Mali, et une présence déjà ancienne d'AQMI dans la zone sahélienne. La chute de Kadhafi a été un accélérateur, pas une cause unique.
Mais la critique fondamentale reste valable : l'absence totale de plan pour stabiliser la Libye après la chute du régime est inexcusable. Intervenir militairement en renversant un État et en quittant les lieux sans s'assurer de la sécurisation des arsenaux constitue une forme de responsabilité que les puissances occidentales, et la France en premier lieu, ne peuvent éluder.
L'histoire du Mali de 2012 est, en partie, l'histoire des conséquences d'une décision prise à l'Élysée en 2011. Nicolas Sarkozy a voulu être le libérateur de la Libye, pour des motivations mêlant intérêts géostratégiques, calculs électoraux, et peut-être la volonté d'effacer un passé compromettant avec Kadhafi.
Ce faisant, il a contribué à vider un État, à inonder le Sahel d'armes de guerre, et à offrir aux indépendantistes touaregs et aux djihadistes une opportunité historique. Le Mali a payé cette facture avec des années de guerre, de coups d'État et d'instabilité qui se prolongent encore aujourd'hui — désormais avec des mercenaires russes Wagner venus occuper le vide laissé par la France elle-même, contrainte de se retirer en 2022.
La responsabilité est réelle. Elle n'est pas exclusive — elle s'inscrit dans une longue histoire de marginalisation des populations du Nord-Mali et dans les logiques propres des acteurs locaux. Mais elle existe, et elle mérite d'être nommée clairement.

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