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Ukraine : la corruption au sommet de l'État, un mal chronique que la guerre a aggravé

  • Photo du rédacteur: Philippe Buffon
    Philippe Buffon
  • 19 mai
  • 5 min de lecture

cisif pour la démocratie ukrainienne

-Ukraine : la corruption au sommet de l'État, un mal chronique que la guerre n'a pas guéri

Mai 2026 — Analyse


L'affaire Yermak : quand le cercle présidentiel vacille


Le 19 mai 2026, Andriy Yermak, ex-chef de cabinet du président Volodymyr Zelensky, quittait les geôles ukrainiennes après quatre jours de détention. Le prix de sa liberté provisoire : 2,7 millions d'euros de caution, réglés non pas par lui — il avait publiquement déclaré ne pas en avoir les moyens — mais par un réseau de "amis" dont les identités restent floues. Ce détail, à lui seul, résume toute l'ambiguïté du pouvoir à Kyiv.

Les charges qui pèsent sur Yermak sont sérieuses. Selon le Bureau national ukrainien de lutte contre la corruption (NABU) et le Parquet spécialisé anticorruption (SAPO), plus de 460 millions de hryvnias (environ 8,9 millions de dollars) auraient été blanchis via un réseau de sociétés écrans, de transactions en liquide et de faux documents financiers. L'argent aurait servi à financer un luxueux complexe résidentiel dans le village de Kozyn, banlieue cossu au sud de Kyiv : quatre hôtels particuliers d'environ 1 000 m² chacun, avec spa et piscine commune. L'une de ces villas aurait été destinée à Yermak lui-même.

Le financement proviendrait en grande partie d'Energoatom, le géant nucléaire d'État ukrainien — dont les infrastructures sont précisément les cibles régulières des frappes russes. Autrement dit, de l'argent public détourné pendant que les Ukrainiens mouraient dans le froid.

L'affaire s'inscrit dans le cadre de l'opération "Midas", une enquête plus large sur un système de pots-de-vin gravitant autour d'Energoatom et impliquant Timur Mindich, ancien partenaire commercial de Zelensky lui-même — qui a fui en Israël avant que les enquêteurs ne frappent à sa porte.


Yermak, l'homme le plus puissant de l'ombre


Pour comprendre l'ampleur de l'affaire, il faut mesurer ce qu'était Yermak. Pendant des années, il a été considéré comme le véritable maître du jeu à Kyiv, contrôlant l'accès au président, pilotant les nominations, participant aux négociations avec Washington et Moscou sur un éventuel cessez-le-feu. Des témoignages recueillis à Kyiv décrivent un homme qui "ne pardonnait jamais une offense" et dont l'absence lors d'une réunion était perçue comme un risque de représailles.

Il avait démissionné en novembre 2025, après la perquisition de son appartement par les agents anticorruption. Mais Zelensky avait lui-même tenté, à l'été 2025, de placer le NABU et le SAPO sous l'autorité du procureur général — un fonctionnaire nommé par le président. Ce coup de force institutionnel avait déclenché les premières grandes manifestations antigouvernementales depuis le début de l'invasion russe. Zelensky avait dû reculer, sous pression conjointe de la rue et de ses partenaires occidentaux.


Les Pandora Papers : le précédent que Zelensky préférerait oublier


L'affaire Yermak ne surgit pas dans un vide. Elle s'inscrit dans une longue continuité, dont le chapitre le plus embarrassant pour Zelensky lui-même remonte à octobre 2021 : les Pandora Papers.

Cette enquête monumentale du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) révèle que Zelensky et ses partenaires de la société de production Kvartal 95 ont mis en place, dès 2012, un réseau d'entreprises offshore impliquant les îles Vierges britanniques, Chypre et le Belize. Parmi les acteurs du montage : Serhiy Shefir — aujourd'hui premier conseiller présidentiel — et Borys Shefir, scénariste de la série Serviteur du peuple, cette fiction dans laquelle Zelensky incarnait précisément un homme ordinaire propulsé à la présidence pour combattre… la corruption.

Juste avant son élection en 2019, Zelensky cède ses parts dans la société offshore Maltex Multicapital Corp. à Shefir. Mais les documents révèlent qu'une disposition permet à l'épouse du président, Olena, de continuer à percevoir des dividendes issus de cette structure — sans que ces revenus soient déclarés. Des juristes consultés par les journalistes qualifient ce montage de "juridiquement douteux".

Ce qui aggrave le tableau : certaines de ces sociétés offshore auraient reçu des paiements en lien avec des entités contrôlées par Ihor Kolomoisky, l'oligarque milliardaire accusé d'une fraude de 5,5 milliards de dollars via la PrivatBank — fraude qui avait contraint l'État ukrainien à nationaliser la banque en 2016. Une partie de ces fonds aurait donc pu provenir, directement ou indirectement, d'un détournement massif au détriment des épargnants ukrainiens.

La présidence a répondu que ces sociétés servaient à "protéger" l'entreprise contre le régime corrompu de l'ex-président Ianoukovitch. Une explication que beaucoup ont trouvée commode.

Il faut noter que les Pandora Papers ne prouvent pas d'actes criminels de la part de Zelensky personnellement, et que les enquêteurs du NABU ont précisé que le président n'est pas visé dans l'affaire Yermak. Mais le contraste entre la posture anti-oligarques affichée et les réalités révélées par les fuites demeure saisissant.

La corruption ukrainienne : des chiffres qui parlent

L'Ukraine se situe au 104e rang mondial sur 182 pays dans l'Indice de Perception de la Corruption 2025 de Transparency International, avec un score de 36 sur 100. Elle est considérée comme le troisième pays le plus corrompu d'Europe, derrière la Russie et la Biélorussie.

Selon les propres sondages de Transparency International Ukraine :

  • 87 % des Ukrainiens estiment que la corruption est généralisée

  • 51 % jugent que les autorités ne font rien pour la combattre

  • 73 % pensent que seules des réformes systémiques profondes peuvent venir à bout du problème

Ce n'est pas une nouveauté. Depuis l'indépendance en 1991, l'Ukraine a vu défiler des dirigeants qui promettaient de nettoyer les écuries et finissaient par y installer leur propre clientèle. La révolution Euromaïdan de 2014 avait justement pour ambition de rompre avec ce cycle, en créant en 2015 des organes indépendants — le NABU et le SAPO — spécifiquement dédiés à la grande corruption.

Un test décisif pour la démocratie ukrainienne

L'arrestation d'Yermak est historique à un titre précis : jamais les institutions anticorruption n'étaient remontées aussi haut dans l'appareil d'État. Si le dossier suit son cours judiciaire normalement, il envoie un message fort — que personne n'est intouchable, fût-il le bras droit du président en temps de guerre.

Mais la tentation inverse existe. En Ukraine, la "proximité avec le pouvoir" a longtemps fonctionné comme une immunité de fait. Des dizaines de procédures engagées entre 2019 et 2021 n'avaient abouti qu'à une poignée de condamnations.

Pour Zelensky, le dilemme est réel : laisser la justice faire son travail renforce la crédibilité de l'Ukraine vis-à-vis de l'Union européenne, dont l'adhésion reste conditionnée précisément à des progrès mesurables en matière de gouvernance. Mais cela implique de voir un homme qui fut son principal collaborateur pendant des années jugé pour corruption.

La guerre a mis sous pression les institutions, fourni des prétextes pour retarder les réformes, et offert un écran de fumée commode. Elle n'a pas éradiqué les réflexes d'enrichissement d'une élite habituée à l'impunité. Ce que les Ukrainiens — qui se battent depuis 2022 pour leur survie — attendent maintenant, c'est que justice soit rendue.



Sources : Kyiv Independent, France 24, Euronews, OCCRP (Pandora Papers), Transparency International Ukraine — CPI 2025restation d'Yermak est historique à un titre précis : jamais les institutions anticorruption n'étaient remontées aussi haut dans l'appareil d'État. Si le dossier suit son cours judiciaire normalement, il envoie un message fort — que personne n'est intouchable, fût-il le bras droit du président en temps de guerre.

Mais la tentation inverse existe. En Ukraine, la "proximité avec le pouvoir" a longtemps fonctionné comme une immunité de fait. Des dizaines de procédures engagées entre 2019 et 2021 n'avaient abouti qu'à une poignée de condamnations.

Pour Zelensky, le dilemme est réel : laisser la justice faire son travail renforce la crédibilité de l'Ukraine vis-à-vis de l'Union européenne, dont l'adhésion reste conditionnée précisément à des progrès mesurables en matière de gouvernance. Mais cela implique de voir un homme qui fut son principal collaborateur pendant des années jugé pour corruption.

La guerre a mis sous pression les institutions, fourni des prétextes pour retarder les réformes, et offert un écran de fumée commode. Elle n'a pas éradiqué les réflexes d'enrichissement d'une élite habituée à l'impunité. Ce que les Ukrainiens — qui se battent depuis 2022 pour leur survie — attendent maintenant, c'est que justice soit rendue.

Sources : Kyiv Independent, France 24, Euronews, OCCRP (Pandora Papers), Transparency International Ukraine — CPI 2025

 
 
 

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